Amateur, je me suis initié à la photographie animalière avec les oiseaux puis j'ai quelque peu délaissé le téléobjectif pour me consacrer à la macrophotographie. A cette occasion, j'ai découvert un monde d'une extraordinaire variété. Les insectes et les arachnides ont été mes premières cibles, mais chaque année, lorsque l'hiver arrivait, j'étais frustré car mes sujets se faisaient très rares jusqu'aux beaux jours. Tout en cherchant des petites araignées, je me suis un jour lancé à la recherche des collemboles et non sans mal. A force d'insistance, en soulevant des feuilles mortes au pied d'un arbre, j'ai fini par apercevoir de minuscules créatures qui sautaient en tous sens. J'ai essayé d'en photographier quelques-unes mais le rapport 1:1 de mon objectif macro n'était plus assez fort pour obtenir un résultat correct.

J'ai donc acheté un multiplicateur de focale x 1,4, ce qui m'a permis d'approcher ces petits animaux dans de meilleures conditions. Par chance, ces derniers sont très actifs de la fin de l'automne jusqu'au printemps, ils ne craignent pas le froid et ont besoin d'humidité, ce qui explique que durant les périodes estivales ils se font discrets. Les premiers collemboles que j'ai photographiés sont parmi les plus grands (Orchesella - env. 4.5 mm). Au fur et à mesure où je découvrais de nouvelles espèces, j'ai rapidement été confronté à l'écueil des dimensions. En effet, l'Orchesella, qui est déjà un très petit sujet, est encore dix fois plus grand qu'une bonne part des collemboles que je photographie aujourd'hui et qui mesurent de l'ordre du millimètre ou moins encore (0,3 mm pour les plus petits). Cependant, plus on réduit la taille d'un sujet, plus on multiplie les difficultés pour le photographier. Ces difficultés sont de deux ordres : techniques (matériel nécessaire) et pratiques (précautions à prendre).


On notera que certains collemboles peuvent effectuer des sauts allant jusqu’à près d’une vingtaine de centimètres, ce qui représente de 50 à 100 fois leur taille (et pose justement quelques problèmes aux photographes). A titre d'illustration, imaginons un homme qui effectuerait des sauts de 150 mètres*.

J'utilise des bagues-allonge afin de pouvoir me rapprocher de mes sujets à quelques centimètres. En effet, la distance minimale de mise au point d'un objectif macro ne permet pas de s'approcher du sujet à moins d'une quinzaine de centimètres, ce qui est beaucoup trop. Dans certains cas, malgré trois bagues allonges entre l'appareil et l'objectif, le rapprochement est encore trop faible. J'utilise donc des bonnettes qui agissent comme des loupes que l'on met devant l'objectif et qui peuvent se monter séparément ou accolées. Au bout de quelques mois, je n'ai pu faire l'économie d'un objectif plus performant. Mon choix s'est porté sur l'incontournable Canon 65 mm-1/2.8 capable de rapports de grossissement allant jusqu'à 5:1, il y a donc de la marge, mais aussi de nouveaux défis (voir article suivant). 

Lorsqu'on est à quelques centimètres du sujet, inévitablement on génère des ombres, un flash est donc quasiment indispensable, mais la lumière issue d'un flash de type "cobra" ne parvient pas à éclairer un sujet aussi proche de l'objectif. Il faut donc utiliser un flash annulaire qui se fixe sur l'extrémité de ce dernier. Les difficultés liées au photographe lui-même sont aussi loin d'être négligeables. Il faut déjà repérer le sujet, ce qui nécessite d'être le plus souvent allongé ou courbé à genoux. La position est inconfortable lorsqu'on reste ainsi de longues minutes, ce qui m'a conduit à utiliser systématiquement des genouillères. Il n'est pas aisé de bien cadrer ce type de sujet. Au moindre mouvement, le sujet sort du champ et, compte-tenu de la plage de netteté très faible, il faut souvent jeter un nouveau coup d'œil hors viseur pour repérer de la position précise du sujet avant de le cadrer à nouveau. Il est également illusoire de généraliser l'utilisation du pied photo, ce serait sans compter que beaucoup de collemboles sautent et de ce fait se placent eux même hors champ ce qui nécessiterait un nouveau placement du pied.

Ci-dessous, le plus petit collembole que j'ai pu photographier à ce jour. Trouvé en bordure d'une mare temporaire, il se nomme Megalothorax minimius, est aveugle, mesure aux environs de 20 centièmes de millimètre et bouge sans arrêt. Le distinguer à l'oeil nu est déjà une prouesse car il peut être confondu avec un grain de poussière en suspension sur l'eau. Heureusement le fond sombre favorise son repérage. Ensuite il faut un peu d'obstination.

(Pour la petite histoire, la mare ou je l'ai repéré pour la première fois, l'après-midi du 15-03-2018, est situé à 2,5 km du lieu de stationnement de mon véhicule ; malheureusement de retour chez moi j'ai constaté que mes premières images étaient toutes surexposées. J'ai donc impatiemment attendu que la nuit passe pour repartir à sa quête le lendemain matin. Je me suis rendu au même endroit, à côté de la même vielle branche et sur les mêmes feuilles à demi immergées et il était toujours là. En définitive, cette bestiole de 0.2 mm, totalement insignifiante, m'aura déjà fait parcourir 10 km à pied seulement pour le bonheur de la rencontrer, et nous n'en sommes qu'à nos premiers "rendez-vous". Lorsque je raconte ce genre de périples à certains de mes amis, je constate souvent leurs regards dubitatifs... Heureusement, pour me rassurer, je ne doute pas un instant de celui que me porteraient d'autres traqueurs de collemboles.)

Des montages avec potences et contrepoids existent mais ils sont très encombrants et onéreux, en revanche des mini-pieds solidaires du boitier peuvent s'avérer une solution intéressante. Une fois le sujet cadré, il faut encore soutenir fixement le matériel de prise de vue qui est assez lourd et se caler par tout moyen possible (j'utilise un coussin rempli de riz qui permet un appui stable).

Enfin, on se fige, on coupe sa respiration et là on peut "shooter".

Malgré toutes ces précautions, il y a une forte proportion de déchets car, par exemple, sur un "Dicyrtomina" d’un ou deux millimètres, la mise au point doit se faire sur la tête ou mieux la plaque oculaire qui mesure tout au plus un dixième de millimètre. En effet, une des règles de base en photographie animalière veut que les yeux du sujet soient nets.

* Je me permets ici cette extrapolation que pour imager mon propos, car les masses et la résistance des structures n’évoluent pas de manière linéaire. Effectivement dans mon exemple l’enveloppe et l’ossature du corps humain ne résisterait pas à l’accélération (l’incidence de la masse entrant dans la véritable équation avec un facteur cubique)

 

Images : Philippe Garcelon:

  • Collembole posé sur l'arcade d'une rainette: obj. 105 mm + multiplicateur x1.4.
  • Collembole sur un pétale de pâquerette : 105 mm seul.